Dans les pays développés, l’objectif des banques centrales est la stabilité des prix, concrètement, cela veut dire avoir une inflation qui correspond à la cible qu’elles se sont fixée. Cette approche de la politique monétaire repose sur un cadre théorique qui est très rigoureux.  On peut penser à  l’implémentation de la politique monétaire avec l’importance de la crédibilité, ou encore la cohérence temporelle des décisions de politique monétaire, mais également aux réflexions sur ce qui explique l’inflation dans l’économie. Ce cadre théorique s’est fortement développé au fil du temps et continue à être développé afin de mieux comprendre le fonctionnement de l’économie et sa réaction face à des modifications de politique monétaire. On a vu ces efforts de développement du cadre théorique dans  l’analyse qui est à la base de la revue stratégique faite par la BCE ou la Fed dans un passé récent.

Donc, un cadre théorique rigoureux et très complexe dont on peut résumer les trois éléments de base très simplement : il y a d’abord le rôle clé joué par la courbe de Phillips (la relation entre inflation et croissance des salaires, ces derniers tendant à s’élever quand le chômage baisse et inversement), il y a ensuite la nécessité de faire la distinction entre la dynamique de la demande (c’est à dire les chocs de demande au cours desquels la demande et l’inflation bougent ensemble par rapport à des chocs d’offre où l’offre baisse, l’inflation monte mais la demande baisse aussi), enfin le troisième pilier veut qu’en théorie les banques centrales ne devraient pas réagir à des chocs d’offre négatifs : lorsqu’il y a une réduction de l’offre, par exemple une réduction de l’offre de pétrole, cela fait monter les prix mais la demande, en réaction, va baisser, donc in fine l’inflation va baisser, donc la banque centrale ne devrait pas réagir à ce choc d’offre négatif.

Malgré la sophistication du cadre théorique et l’étendue de la recherche empirique qui essaie d’analyser les développements historiques de l’inflation, tout le monde a été surpris par la dynamique de l’inflation au fil des douze derniers mois. Un facteur crucial a été la succession des chocs d’offre (conséquences de la Covid-19, disruption de l’offre, pénurie de certains produits, guerre en Ukraine avec son impact sur certaines matières premières ou encore les conditions climatiques récemment qui ont également eu une influence sur l’inflation). Autre facteur important qui a joué, c’est la dynamique de la demande qui a été plus forte qu’on aurait pu imaginer, soutenue par les aides aux revenus dispensées par le Gouvernement aux ménages et aux entreprises.

Aujourd’hui, les vrais sujets sont : premièrement, l’inflation s’est généralisée, c’est donc d’autant plus facile pour les entreprises d’augmenter leurs prix et d’expliquer à leurs clients les raisons de cette augmentation des prix. Il est également plus facile pour les employés d’essayer d’obtenir une augmentation salariale. Deuxièmement, l’inflation est devenue persistante. Il y a un an, les banques centrales indiquaient que cela serait temporaire, aujourd’hui on admet sa persistance.  Avec une inflation généralisée et persistante, il est devenu extrêmement difficile de prédire le niveau qu’elle pourrait atteindre dans 12 mois ou à la fin de l’année prochaine.

Face à ce défi, les banques centrales font désormais le choix de s’en remettre aux données économiques. C’est comme si la théorie de l’inflation était mise de côté du moins temporairement. Cela est apparu très clairement  lors de la conférence qui récemment a été organisée à Jackson Hole, une conférence qui réunit banquiers centraux et universitaires. A cette occasion, les représentants de la BCE et de la Réserve fédérale se sont accordés pour déclarer que ce serait presque une perte de temps d’essayer de comprendre si l’inflation élevée aujourd’hui résulte d’une demande trop dynamique ou d’une problématique côté offre de l’économie. Ce qui importe c’est le fait que l’inflation est devenue trop élevée et qu’elle est persistante. En conséquence, les banques centrales sont confrontées à un vrai risque de désancrage des anticipations inflationnistes. Cela veut dire qu’au moment des négociations salariales, les salariés utiliseraient une hypothèse d’inflation supérieure à l’objectif de la banque centrale, ou encore lorsque les entreprises fixent leur prix de vente, qu’elles aussi utilisent une hypothèse d’inflation supérieure à l’objectif des banques centrales.

En conséquence, les banques centrales doivent réagir et se sont clairement engagées  à réaliser l’objectif d’inflation, pour elles, cet objectif est inconditionnel quoi qu’il en coûte pour l’économie, pour la demande, pour le marché du travail etc., il faut que l’inflation converge vers l’objectif. A ce propos, il y aura inévitablement de nouvelles hausses des taux d’intérêt aux États-Unis et en zone euro, mais bien sûr, il faut également espérer qu’il y aura une absence de nouveaux chocs du côté offre de l’économie pour faciliter la tâche des banques centrales dans la poursuite de leur objectif.