Habituellement, quand une reprise suit une récession, les tensions inflationnistes mettent un temps considérable à apparaître. Pour les investisseurs, cet intervalle est une très bonne nouvelle : ils peuvent se féliciter du retour de la croissance, favorable aux bénéfices des entreprises, sans craindre un resserrement monétaire.

La récession de 2020 a été atypique et la reprise le sera tout autant. En effet, la croissance devrait être anormalement soutenue pendant plusieurs trimestres. Les États-Unis ont déjà emprunté cette voie et la zone euro suivra dès que les restrictions seront progressivement levées. Cependant, la reprise de la demande est si forte que l’offre ne peut pas suivre, malgré le rebond du taux d’utilisation des capacités. Par conséquent, de plus en plus de secteurs, dans l’industrie comme dans les services, sont confrontés à un allongement des délais de livraison ainsi qu’à une hausse des prix de leurs intrants. Aux États-Unis, malgré un marché du travail toujours sous le choc de la crise sanitaire – des millions de postes restent à créer pour retrouver le niveau d’emploi d’avant la pandémie –, beaucoup d’entreprises se plaignent de ne pas trouver la main-d’œuvre nécessaire, en partie parce que certaines personnes ayant perdu leur emploi se sont réorientées vers d’autres métiers.

Le récent chiffre d’inflation américain a toutefois eu l’effet d’une douche froide : et si l’accélération de la hausse des prix n’était pas temporaire, contrairement au ton rassurant des membres du comité monétaire de la Réserve fédérale ? Selon ces derniers, l’offre dans l’économie s’ajustera, des capacités de production seront créées – les facteurs qui déterminent l’investissement des entreprises sont réunis – tandis que la croissance de la demande, une fois passée l’euphorie provoquée par la levée des restrictions, ralentira. Il est, par ailleurs, difficile d’appréhender l’intensité exacte de la demande : des entreprises, redoutant des délais de livraison trop longs, peuvent être tentées de commander uniquement le strict nécessaire en se réservant la possibilité d’en annuler une partie. Les carnets de commandes pourraient donc donner une image trop positive de la réalité. Un autre élément crucial dans l’analyse de la Réserve fédérale est le fait que les anticipations d’inflation restent bien ancrées, malgré une certaine hausse du côté des ménages et des entreprises. Ces anticipations jouent un rôle-clé car elles influencent la fixation des prix de vente ainsi que les négociations salariales.

En revanche, c’est sur les marchés financiers que la nervosité concernant l’inflation s’est manifestée le plus. Aux États-Unis, le point mort d’inflation – la différence entre le rendement d’une obligation nominale et celui d’une obligation avec la même maturité mais indexée sur l’inflation – a déjà augmenté de 150 points de base depuis son plus bas au printemps 2020. Il se situe en haut de fourchette depuis la fin des années 1990. En zone euro, la hausse est de 100 points de base en prenant les obligations allemandes comme référence. Des deux côtés de l’Atlantique, l’augmentation des points morts d’inflation reflète la crainte que l’inflation nous réserve une mauvaise surprise, en croissant plus qu’attendu ou en se maintenant à un niveau élevé plus longtemps que prévu.

Ce dernier scénario serait très inconfortable pour les investisseurs, car il ferait douter du caractère temporaire d’une inflation élevée. Inévitablement, les anticipations de resserrement monétaire augmenteraient. Aux États-Unis, Jerome Powell a clairement indiqué que, si la réalité était différente de ce que la Réserve fédérale avait anticipé, celle-ci n’hésiterait pas à en tirer les conclusions dans sa politique monétaire. C’est justement ce qu’il faut espérer dans une telle situation. En l’absence d’une détermination suffisante, la banque centrale y perdrait en crédibilité, ce qui entraînerait une remontée des taux longs. Cela rappellerait également les mauvais souvenirs des années 1970, quand la Réserve fédérale avait complètement perdu le contrôle de l’inflation en n’osant pas resserrer suffisamment sa politique. Il a fallu attendre l’arrivée de Paul Volcker à sa tête pour qu’elle entame une politique monétaire rigoureusement anti-inflationniste, au prix de deux récessions successives au début des années 1980.

Malgré la crainte d’une inflation trop élevée dans la durée, le scénario de base reste celui d’un rythme de hausse des prix qui, après avoir atteint un pic, devrait progressivement ralentir pour retrouver sa tendance de fond, orientée à la hausse. Les marchés pourraient rester focalisés sur un scénario alternatif : un dépassement de la cible d’inflation plus pérenne avec la volatilité, en fonction des chiffres économiques et des déclarations des banquiers centraux, qui en découlerait. Ces derniers devront donc convaincre les investisseurs que leur compréhension de la dynamique inflationniste est meilleure que celle du marché.

 

Reproduit avec l’aimable autorisation de L’Agefi

https://www.agefi.fr/asset-management/actualites/hebdo/20210527/inconfortable-inflation-321654