EcoTV : Les États-Unis sont entrés dans leur 121e mois consécutif de croissance, battant ainsi le précédent record qui datait des années 90 sous la présidence de Bill Clinton. Au-delà de la durée, il existe d’autres similitudes entre les deux phases d’expansion.

William de Vijlder juillet 2019

 

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François Doux : Nouveau record pour la croissance aux États-Unis en cet été 2019 avec 121 mois consécutifs de croissance. William De Vijlder, bonjour.

William De Vijlder : Bonjour François.

François Doux : Le précédent record était de 120 mois sous l’administration Clinton. Rappelez-nous le contexte des années 90 ?

William De Vijlder : Tout d’abord, la grande expansion des années 90 a commencé après une récession qui a été surtout marquée par l’invasion du Koweït par l’Iraq, avec une flambée des prix du pétrole. Une récession suivie d’un longue expansion marquée par quelques éléments saillants comme la très forte remontée des taux d’intérêt par la Réserve fédérale en 1994 qui a provoqué un krach obligataire. Krach auquel l’économie a merveilleusement bien résisté.

François Doux : On va essayer de comprendre ensemble les signes avant-coureurs d’une éventuelle nouvelle récession. Parlons des points communs entre ces deux cycles de croissance. La forte hausse des marchés actions ?

William De Vijlder : Forte et très forte. Lors de la seconde partie des années 90, elle était absolument spectaculaire.

François Doux : Plus forte qu’aujourd’hui ?

William De Vijlder : Beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Dans les années 90, l’indice a été multiplié par 4 par rapport à son plus haut du cycle précédent. Et, surtout, les créations d’emplois se sont traduites par une très forte baisse du taux de chômage. Et s’il y a un point dont il faut se féliciter aujourd’hui, c’est que, certes la hausse du chômage a été beaucoup plus importante lors la récession de 2008-2009 que lors la récession de 1990-1991, mais le chômage actuel est même inférieur au meilleur niveau que l’on ait vu dans les années 90.

François Doux : Parlons maintenant des différences entre ces deux cycles de forte croissance. La forte transformation de l’économie américaine, c’est ce que vous avez regardé en tant qu’économiste. Ce n’est pas vraiment le même niveau de transformation ?

William De Vijlder : Il y a eu une transformation majeure dans la seconde partie des années 90. C’était l’époque des télécommunications, des médias et de la technologie en général. C’est cela d’ailleurs aussi qui, à la fin, a donné lieu à cette bulle avec les introductions en Bourse de nombreuses sociétés qui ne faisaient pas de bénéfices. Un autre élément frappe dans cette comparaison : la politique monétaire était plus agressive dans les années 90. Le cycle actuel a été marqué par une politique extrêmement prudente. Pourquoi ? Parce que la Réserve fédérale, bien évidemment, avait peur d’arrêter sa politique accommodante de manière prématurée et, en quelque sorte, de « tuer la reprise ».

François Doux : Focalisons-nous maintenant sur la fin de la fête.

William De Vijlder : La fin de la fête.

François Doux : Le moment où on a basculé en récession. Regardons tout d’abord le marché de l’immobilier. Il a eu un impact aussi à la fin du précédent cycle ?

William De Vijlder : Il a eu un impact. Pour rappel, au printemps 2001 l’économie américaine entre en récession et l’un des éléments mis en avant dans les analyses après coup, c’est un fort essoufflement du marché immobilier, de la construction de nouvelles maisons, etc.  à mettre en rapport avec la politique de resserrement monétaire. Encore une fois, c’est la Fed qui a resserré la vis et cela a considérablement impacté le marché immobilier aujourd’hui.

La similitude, dans une certaine mesure, est que depuis cinq trimestres l’immobilier a une contribution négative à la croissance du PIB.

François Doux : A propos du dollar, William ?

William De Vijlder : Le dollar a joué un rôle en 2000 et 2001. Pourquoi ? Parce que le renchérissement du dollar par rapport aux devises des partenaires commerciaux a donné un coup de frein à la croissance des exportations. Ce qui retient l’attention est que le dollar s’est renchéri sur les 12 à 18 derniers mois. Et lorsque l’on regarde les enquêtes de l’ISM par exemple et les carnets de commandes à l’exportation, on voit un effet.

François Doux : Avant-dernier critère : l’investissement.

William De Vijlder : L’investissement a vraiment joué un rôle en 2001. Pas vraiment parce qu’entre-temps la bulle boursière avait éclaté, cela a dû jouer un peu, mais parce que finalement les entreprises comprenaient que le temps changeait et qu’il fallait être plus prudent. Aujourd’hui, qu’est-ce que l’on constate ? On constate dans les enquêtes menées par la Réserve fédérale, que les entreprises sont plus prudentes en raison de cette incertitude que crée la guerre commerciale.

François Doux : Le dernier critère, justement, le commerce mondial. Cela a eu un impact en 2001 et aujourd’hui il est sous les feux de l’actualité.

William De Vijlder : Effectivement en 2001, le ralentissement du commerce mondial et l’essoufflement économique auprès des partenaires commerciaux ont joué un rôle aussi.

En même temps, il y avait la perspective que la Chine allait entrer à OMC et tous les espoirs qui en découlaient. Force est de constater que le monde actuel est diamétralement opposé. Le point commun est le très fort ralentissement du commerce mondial mais la Chine n’apparaît plus comme un partenaire commercial qui peut aider, mais plutôt –  est-ce que l’on peut d’ailleurs encore utiliser le mot « partenaire » – plutôt comme un intervenant, comme un acteur avec lequel des conflits s’éternisent.

François Doux : Pour conclure, William De Vijlder, en 2000-2001, on n’a pas vraiment vu venir la fin de la fête, la récession. Or en cette mi-année, on se pose la question ? C’est aussi l’une des différences?

William De Vijlder : Tout à fait.

En fait, on ne parle plus que de ça. C’est lié à des enquêtes réalisées auprès de dirigeants d’entreprise où ils expriment leur inquiétude. Une inquiétude qui n’a pas échappé à l’attention de la Réserve fédérale. C’est pour cela que l’on se félicite de la décision de la Réserve fédérale de changer de ton et, en quelque sorte, de la perspective qu’il y aura des assouplissements monétaires. La conclusion la plus importante est qu’il faut que l’on arrive à régler les conflits commerciaux parce que ce n’est pas une baisse des taux d’intérêt qui résoudra un problème qui trouve son origine dans cette confrontation commerciale.